Ces
cavaliers, aussi surnommés « longs
couteaux » par les Indiens, étaient cantonnés dans des forts situés le
long de la « frontière » s’étendant des déserts brûlants du
Nouveau-Mexique aux hauteurs glacées du Montana. Ces forts
étaient peu confortables et généralement construits en bois. Seuls les
officiers mariés bénéficiaient de logements en pierre ou en adobe (briques
séchées au soleil). Tous ces bâtiments étaient répartis autour d’une grande
plaine de manœuvre. Une haute palissade ceinturait parfois l’ensemble des
habitations. Chaque fort possédait une buvette où l’on débitait principalement
de la bière et du whisky. D’énormes beuveries s’y déroulaient et se terminaient
généralement sur la paille des cachots. Le bureau de poste vendait des romans
et des journaux dont les nouvelles retardaient parfois de plusieurs semaines,
car le courrier dépendait uniquement de la bonne volonté des Indiens. En dehors
des patrouilles et des expéditions, la vie du cavalier, dans un fort de
frontière, était soumise à des rites immuables et monotones. La journée se
déroulait comme suit : 5h30, réveil. 6h00, petit déjeuner, ensuite corvée
des écuries. 8h, revue d’inspection en grande tenue et chevaux sellés. Exercice
jusqu’à 11h45. Déjeuner. Exercices sans chevaux de 14h30 à 15h30. Corvée.
Écurie de 16h à 17h. revue du soir et couvre-feu. L’ordinaire
de la troupe, peu appétissant, était un sujet de mécontentement quotidien, et
le scorbut régnait en maître par manque de fruits et de légumes frais. Recrutés
dans toutes les couches de la population, les cavaliers formèrent l’ossature de
l’Armée de l’Ouest. Le meilleur y côtoya le pire. On y
trouvait le criminel échappé de justesse à la potence. Le combattant sudiste ayant préféré endosser
l’uniforme abhorré plutôt que de pourrir dans le sinistre camp de prisonniers
de Rock Island. L’immigrant sans
ressource. L’aventurier à qui l’armée permettait de se rapprocher des terrains
aurifères et qui désertait à la moindre occasion. À ce sujet,
voici ce qu’écrivait, en 1868, le journaliste français L. Simonin lors de son
séjour au fort Laramie : « La
garnison du fort comprend quatre compagnies d’infanterie et deux de cavalerie.
J’ai rencontré là des Belges, des Canadiens, des Allemands, des Irlandais, des
Français et des licenciés de la légion mexicain (…). On sait avec quelle
facilité tous ces soldats désertent. Le dernier rapport du général Grant
constate que sur environ soixante-cinq mille soldats de l’armée régulière, il y
a plus de quinze mille déserteurs, juste le quart, un soldat sur quatre. Des Indiens
renégats furent largement employés par la cavalerie. Éclaireurs et guerriers
émérites, les Pawnees et les Crows participèrent à la guerre contre les Sioux
de 1875-1876, au cours de laquelle le lieutenant-colonel, breuveté
d’État-Major, George A. Custer perdit la vie. Des noirs
servirent également sous l’uniforme bleu au lendemain de la Guerre Civileé Ils
formèrent les 9è et 10è régiments de cavalerie. Les peaux de bisons dont ils se
couvraient l’hiver les firent surnommer « soldats-bisons » par les
Indiens. Les
Peaux-Rouges infligèrent souvent de cinglantes défaites à la cavalerie. Par
leurs embûches, par leurs dérobades, par leurs attaquent imprévues et isolées,
ils humilièrent les plus habiles stratèges des Etats-Unis. Des sommes énormes
furent englouties pour briser leur résistance acharnée. Déjà en
1866, le général Sherman estimait que l’entière soumission des tribus par les
armes coûteraient au pays cinq cents millions de dollars. De 1866 à
1891, 104 expéditions punitives furent organisées contre les tribus rebelles.
Plus de deux cents batailles rangées opposèrent les deux camps ennemis entre
les années 1869 et 1876. Combats
moyenâgeux, spectaculaires, sanglants, où le comique se mêlait parfois à la
tragédie. L’anecdote suivante fut rapportée par J.Finerty, correspondant du
Chicago Times. En juin
1876, le général Crook et ses 1100 hommes traquent les Sioux dans le territoire
du Wyoming, près de la rivière Rosebud. Le 17, aux environs de 8 heures, les
éclaireurs Crows localisent enfin l’ennemi. Quatre pelotons de cavalerie
s’élancent en direction de la crête occupées par les Sioux. Disposés en ligne
de bataille, tous ces magnifiques guerriers sont parés de leurs plus brillantes
couleurs, le chef orné de nombreuses plumes d’aigle, témoignage héraldique de
leur vaillance. Bien campés
sur leurs fougueux poneys, ils attendent de pied ferme la masse grondante des
cavaliers bleus. Puis soudain, au moment où les Américains viennent d’atteindre
la colline, les Sioux tournent bride et disparaissent sur le versant opposé.
Arrivés au sommet, les soldats aperçoivent les Indiens déjà ralliés sur une
seconde ligne de crête. « Alors
raconte Finerty, les Sioux se mettent à dédier aux militaires de formidables
claques qu’ils s’administrent sur le postérieur. Sur un ordre les quatre
pelotons repartent à l’attaque, s’emparent de la deuxième colline et constatent
à nouveau, toute semblable, une troisième crête garnie des mêmes Sioux, aussi
hardis et impudents que jamais. » Le 25, soit
huit jours après cet « incident » et à dix-huit milles à l’ouest, un
terrible corps à corps se déroula sur les rives de la Little Big Horn. Custer
et 246 soldats, officiers et civils périront d’une mort affreuse. Durant
trente années, l’Ouest retentira du cri de guerre des Indiens et des charges
impétueuses de la cavalerie
© 1972 Éditions Dupuis
Extrait du Journal de Spirou 1776
