La vie des Tuniques bleues.... par Louis Salvérius
Extrait du Journal de Spirou 1776
Vêtus d’une tunique de drap bleu foncé, coiffés du calot, réplique du képi français, ou du Jefferson Davis, chapeau à large bords rebaptisé plus tard Kossuth, en l’honneur d’un patriote hongrois. Chaussés de lourdes bottes dans lesquelles s’enfonçaient les jambes bleu ciel, galonnées de jaune, du pantalon. Armés d’un colt, d’une carabine glissée dans une gaine suspendue à un baudrier, d’un sabre accroché à la selle dite Mac Lellan, tels étaient les Tuniques Bleues au salaire mensuel de treize dollars, aussitôt converti en whisky frelaté les jours de paye.

 

Ces cavaliers, aussi surnommés  « longs couteaux » par les Indiens, étaient cantonnés dans des forts situés le long de la « frontière » s’étendant des déserts brûlants du Nouveau-Mexique aux hauteurs glacées du Montana.

 

Ces forts étaient peu confortables et généralement construits en bois. Seuls les officiers mariés bénéficiaient de logements en pierre ou en adobe (briques séchées au soleil). Tous ces bâtiments étaient répartis autour d’une grande plaine de manœuvre. Une haute palissade ceinturait parfois l’ensemble des habitations. Chaque fort possédait une buvette où l’on débitait principalement de la bière et du whisky. D’énormes beuveries s’y déroulaient et se terminaient généralement sur la paille des cachots. Le bureau de poste vendait des romans et des journaux dont les nouvelles retardaient parfois de plusieurs semaines, car le courrier dépendait uniquement de la bonne volonté des Indiens.

 

En dehors des patrouilles et des expéditions, la vie du cavalier, dans un fort de frontière, était soumise à des rites immuables et monotones. La journée se déroulait comme suit : 5h30, réveil. 6h00, petit déjeuner, ensuite corvée des écuries. 8h, revue d’inspection en grande tenue et chevaux sellés. Exercice jusqu’à 11h45. Déjeuner. Exercices sans chevaux de 14h30 à 15h30. Corvée. Écurie de 16h à 17h. revue du soir et couvre-feu.

 

L’ordinaire de la troupe, peu appétissant, était un sujet de mécontentement quotidien, et le scorbut régnait en maître par manque de fruits et de légumes frais.

 

Recrutés dans toutes les couches de la population, les cavaliers formèrent l’ossature de l’Armée de l’Ouest. Le meilleur y côtoya le pire.

 

On y trouvait le criminel échappé de justesse à la potence.  Le combattant sudiste ayant préféré endosser l’uniforme abhorré plutôt que de pourrir dans le sinistre camp de prisonniers de Rock Island.  L’immigrant sans ressource. L’aventurier à qui l’armée permettait de se rapprocher des terrains aurifères et qui désertait à la moindre occasion.

 

À ce sujet, voici ce qu’écrivait, en 1868, le journaliste français L. Simonin lors de son séjour au fort Laramie :

 

« La garnison du fort comprend quatre compagnies d’infanterie et deux de cavalerie. J’ai rencontré là des Belges, des Canadiens, des Allemands, des Irlandais, des Français et des licenciés de la légion mexicain (…). On sait avec quelle facilité tous ces soldats désertent. Le dernier rapport du général Grant constate que sur environ soixante-cinq mille soldats de l’armée régulière, il y a plus de quinze mille déserteurs, juste le quart, un soldat sur quatre.

 

Des Indiens renégats furent largement employés par la cavalerie. Éclaireurs et guerriers émérites, les Pawnees et les Crows participèrent à la guerre contre les Sioux de 1875-1876, au cours de laquelle le lieutenant-colonel, breuveté d’État-Major, George A. Custer perdit la vie.

 

Des noirs servirent également sous l’uniforme bleu au lendemain de la Guerre Civileé Ils formèrent les 9è et 10è régiments de cavalerie. Les peaux de bisons dont ils se couvraient l’hiver les firent surnommer « soldats-bisons » par les Indiens.

 

Les Peaux-Rouges infligèrent souvent de cinglantes défaites à la cavalerie. Par leurs embûches, par leurs dérobades, par leurs attaquent imprévues et isolées, ils humilièrent les plus habiles stratèges des Etats-Unis. Des sommes énormes furent englouties pour briser leur résistance acharnée.

 

Déjà en 1866, le général Sherman estimait que l’entière soumission des tribus par les armes coûteraient au pays cinq cents millions de dollars.

 

De 1866 à 1891, 104 expéditions punitives furent organisées contre les tribus rebelles. Plus de deux cents batailles rangées opposèrent les deux camps ennemis entre les années 1869 et 1876.

 

Combats moyenâgeux, spectaculaires, sanglants, où le comique se mêlait parfois à la tragédie. L’anecdote suivante fut rapportée par J.Finerty, correspondant du Chicago Times.

 

En juin 1876, le général Crook et ses 1100 hommes traquent les Sioux dans le territoire du Wyoming, près de la rivière Rosebud. Le 17, aux environs de 8 heures, les éclaireurs Crows localisent enfin l’ennemi. Quatre pelotons de cavalerie s’élancent en direction de la crête occupées par les Sioux. Disposés en ligne de bataille, tous ces magnifiques guerriers sont parés de leurs plus brillantes couleurs, le chef orné de nombreuses plumes d’aigle, témoignage héraldique de leur vaillance.

 

Bien campés sur leurs fougueux poneys, ils attendent de pied ferme la masse grondante des cavaliers bleus. Puis soudain, au moment où les Américains viennent d’atteindre la colline, les Sioux tournent bride et disparaissent sur le versant opposé. Arrivés au sommet, les soldats aperçoivent les Indiens déjà ralliés sur une seconde ligne de crête.

 

« Alors raconte Finerty, les Sioux se mettent à dédier aux militaires de formidables claques qu’ils s’administrent sur le postérieur. Sur un ordre les quatre pelotons repartent à l’attaque, s’emparent de la deuxième colline et constatent à nouveau, toute semblable, une troisième crête garnie des mêmes Sioux, aussi hardis et impudents que jamais. »

 

Le 25, soit huit jours après cet « incident » et à dix-huit milles à l’ouest, un terrible corps à corps se déroula sur les rives de la Little Big Horn. Custer et 246 soldats, officiers et civils périront d’une mort affreuse.

 

Durant trente années, l’Ouest retentira du cri de guerre des Indiens et des charges impétueuses de la cavalerie

© 1972 Éditions Dupuis