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| I.- Le fantastique et Hergé | III.- Coïncidences ? |
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II.- La science-fiction et Hergé
Plus apparente que le fantastique pur, ce que l’on trouve aussi dans les aventures de Tintin, c’est la science-fiction qui pointe plus que le bout de l’oreille. En partie ou en totalité ce sont, au moins, 13 volumes qui ressortent de ce genre littéraire. Mais, excepté le début de l’Or noir, tous sont postérieurs à la guerre. La plupart des histoires font d’ailleurs appel au professeur Tournesol, qui incarne avec bonhomie l’archétype du savant fou, quoique ici l’on ait plus affaire à un pur distrait qu’à un fanatique. Mais, chez Hergé, la science-fiction (pas plus que le fantastique) ne relève d’une véritable volonté de faire du neuf. L’auteur se contente le plus souvent d’insérer des éléments divers et largement répandus. Tintin apparaît le 10 janvier 1929, mais ce n'est qu'avec L’or noir, en 1939, sa dixième aventure, que la science-fiction surgit avec l’essence explosive. Cet argument qui sert de déclencheur à l’histoire ne sera guère utilisé ailleurs que dans quelques gags, comme d’autres ressorts pour relancer l’intrigue de l’histoire. Des années d’attente après le faux départ de L’or noir (commencé avant la guerre, ce récit ne sera achevé par Hergé qu’une dizaine d’années plus tard) pour retrouver la science-fiction encore une fois simple comparse dans L’île mystérieuse alors qu’elle figurait pourtant comme pièce maîtresse dès le début des aventures de Jo, Zette et Jocko. Le premier épisode, le Rayon du mystère, parut dans Cœurs Vaillants en 1936. Il sera divisé en deux tomes (Le Manitoba ne répond plus et L’éruption du Karamako ) pour la parution en albums qui ne seront édités qu’en 1952. Un an après la parution de l’épisode du stratonef H 22, son successeur.
Pourtant, malgré la trouvaille d’un appareil qui doit servir à déplacer l’esprit de Jo dans le crâne du robot, la mayonnaise ne prend pas complètement. Trop de poncifs de science-fiction, trop d’aventures. Les événements s’accumulent, ce n’est plus un récit c’est une inondation ! Et, surtout, les deux petits héros sont décidément trop sages, trop bien élevé, pas plus qu’Hergé on n’arrive à les adopter. Dans les deux épisodes du stratonef H 22 (1937-1951 : Le testament de M. Pump et Destination New York ), M. Pump, un milliardaire excentrique, passionné de vitesse lègue par testament 10 millions de dollars à qui construira un avion capable de relier Paris-New York, sans escale, à une vitesse de 1000km à l’heure. L’ingénieur Legrand (père de Jo et Zette) va tenter de réaliser un avion stratosphérique apte à triompher de ce défi. Le reste de l’histoire tournera vite au classique récit d’aventure. Cette série est un travail de commande et pas une pure création d’Hergé qui ne s’y serait jamais véritablement intéressé. Dans l’intégrale Rombaldi, Benoît Peteers parle même de sous-Hergé. Pourtant, si l’amateur de science-fiction y trouve un certain plaisir, il manque quand même quelque chose à son bonheur. Le fait que la science-fiction d’alors flirte (maintenant) avec une certaine nostalgie rétro ne fait qu’apporter un regret supplémentaire : se retrouver devant une ébauche. Dans cette série Hergé a joué une note mais la partition reste inachevée. L’on n’en est que plus frappé lorsque l’on prend en compte le Futuropolis de Pellos. Cette bande dessinée, contemporaine (1937) des Jo, Zette… présente une autre intensité, même si son thème est tout aussi dépassé que celui exploité par Hergé.
Pourtant, en raison –ou malgré– ce côté inachevé cette série n’est pas dénuée de tout intérêt, même si, œuvre "juvénile" elle s’adresse principalement à de jeunes enfants, bien plus que les Tintin dont la richesse autorise une relecture féconde. Utilisée de façon maladroite dans ces premiers ouvrages la science-fiction ne disparaît pas de l’œuvre d’Hergé, elle se réoriente d’une autre façon. Avec L’étoile mystérieuse (1941/1942), Tintin vit sa première vraie aventure de science-fiction. A noter que certains ont estimé que cette entrée officielle de la science-fiction dans l’univers de Tintin était due à l’occupation de la Belgique par les nazis. Soumis à la censure, Hergé se serait lancé dans le scénario le plus apolitique possible. Pourtant le thème de la fin du monde ne pouvait manquer d’appeler un rapprochement avec la fin des démocraties. C’était aussi un monde qui s’effondrait. Quant à l’aspect science-fictif de l’apocalypse causée par un bolide tombant sur Terre, il était déjà bien ancien même à cette époque. Cependant Hergé le traite d’une façon humoristique qui lui redonne une nouvelle jeunesse grâce à son ingénieuse idée de la croissance extraordinairement accélérée des plantes et des animaux. A partir de cette date, il y aura presque toujours au moins un élément de science-fiction dans les aventures de Tintin. Pas obligatoirement (et même assez rarement !) un événement majeur, plutôt comme une sorte d’ingrédient nécessaire à une bonne recette. Il ne faut pas oublier que c’est la date de la première parution des récits dans la presse enfantine qui caractérise l’effet S.-F. retenu comme tel ici. Ce qui permet d’intégrer à cette liste d’objets de science-fiction des créations aujourd’hui courantes. En 1943, dans Le trésor de Rakham le Rouge, c’est un nouveau personnage, le professeur Tournesol qui se charge d’apporter cette note avec son miraculeux sous-marin de poche. A noter qu’à l’instar de Jules Verne, Hergé invente peu, il préfère extrapoler d’après les connaissances scientifiques de son époque. Le sous-marin du Professeur n’est qu’un prolongement de ce qui existe déjà. Par la suite le personnage de Tournesol va prendre de l’envergure et de bricoleur gentiment farfelu il deviendra un scientifique de tout premier plan. Suivront ensuite Les sept boules de cristal et Le Temple du Soleil où Hergé envisage une civilisation inca qui a survécu, ignorée de tous dans un repli de la cordillère des Andes. Mais, à l’inverse des colonies romaines qu’Edgar Rice Burroughs faisait survivre dans l’Afrique où évoluait Tarzan, les Incas d’Hergé ne sont pas ignorants du monde moderne.
Conquérir l’espace, fouler le sol d’un autre monde, un vieux rêve que l’humanité traîne en elle depuis le jour où un singe trop curieux s’est dressé sur ses pattes de derrière. De Lucien de Samosate à Jules Verne, d’innombrables auteurs se lancèrent à l’assaut de cette ultime frontière. Certains, comme Cyrano de Bergerac, utilisèrent des moyens de fantaisie, enduisant le corps de leurs personnages de rosée matinale ou les attachant à des oies sauvages. D’autres, comme Jules Verne, utilisèrent les sciences et techniques de leur époque, c’est à cette école du réalisme qu’Hergé se rattache de façon scrupuleuse et méthodique. Se lancer dans une science-fiction débridée était inconcevable pour Hergé, depuis l’époque héroïque des Soviets et du Congo, il avait abandonné toute idée d’improvisation. Pour aller sur la lune il fit donc appel à de nombreuses sources. Son principal titre de référence fut L'Astronautique d’Alexandre Ananoff, un ouvrage où l’auteur faisait le point sur l'état de la recherche astronautique. Ce ne fut pas son seul livre de chevet, Hergé consulta également Entre ciel et terre d’Auguste Picard et l’Homme parmi les étoiles de son ami Bernard Heuvelmans auquel il confia un rôle de conseiller scientifique. Celui-ci et Jacques van Melkebeke, alors rédacteur en chef du journal Tintin, élaborèrent un scénario dont Hergé ne conservera que les gags reflétant un certain réalisme documentaire. Parmi ceux-ci les scènes en apesanteur ou encore l’instant où la farce cède la place au drame quand, le Capitaine, happé par l’attraction d'Adonis, manque de se transformer en un satellite de celui-ci. Ce double album développe un souci de précision, une minutie plus importante que toutes les précédentes aventures de Tintin. L’anticipation est une chose sérieuse et Hergé qui, au fil du temps, a gommé les aspects trop datés des ses livres ne pouvait concevoir être dépassé ou taxé d’invention. A travers Objectif Lune et On a marché sur la Lune, la conquête de l’espace le conduit à faire d’un livre de conjoncture son ouvrage le plus réaliste, le plus rationnel. Ce qui l’amena à brider sa créativité. Il déclarait d’ailleurs s’être contenté de romancer sa documentation. Une attitude appréciée de nombreux critiques qui y retrouvèrent, ainsi que le déplore Serge Lehman dans un article du Monde diplomatique, " l'esprit de sérieux de la tradition de Jules Verne opposé aux délires de la science- fiction ". Une démarche que Daniel Riche condamne fermement dans son article consacré au Thème du "voyage dans l'espace" au cinéma et dans la bande dessinée. Le réalisme matérialiste gagnait donc ce que perdaient le rêve et la poésie. Pour éviter toute incongruité une maquette, entièrement démontable, de la fusée fut construite avec une extrême minutie. Entièrement démontable, une maquette de la fusée fut construite avec une minutie extrême. Elle devait permettre à Bob de Moor, le principal responsable des décors de savoir où se trouvaient les personnages dans le vaisseau. Pour être certain de son exactitude, Hergé alla à Paris pour la présenter à Ananoff et lui demander son avis.
Les solutions retenues par la NASA ne sont pas celles choisies par Hergé mais l’informatique a connu un développement imprévu et impensable dans les années cinquante. Grâce à son souci maniaque du détail et du réalisme l’ensemble de l’histoire demeure cependant non seulement cohérent mais crédible. Si, aujourd’hui, les scaphandres lunaires rigides, à la "Bibendum" nous semblent un tantinet kitsch, il faut reconnaître qu’Hergé était un merveilleux conteur. Vulgarisateur doué, il savait rendre compréhensibles les théories scientifiques complexes par l’image. L’explication de l’apesanteur avec le whisky d’Haddock se mettant en boule demeure une pure merveille. Loin d’être un laborieux documentaire Objectif Lune qui contient de nombreux de développements techniques très précis aurait pu être pontifiant et ennuyeux. Heureusement, grâce à la succession des gags, Hergé a su maintenir une extraordinaire légèreté Cependant, dans ce double album apparaissent également les premières zones grises dans la psychologie des personnages hergéens. Jusqu’alors, ils se séparaient de façon très manichéenne entre gentils et méchants, ce ne va plus être le cas à partir de maintenant. Wolf, l’assistant de Tournesol, est un être tiraillé par ses sentiments. De la même façon les autres personnages gagnent encore en densité, c’est particulièrement le cas de Tournesol qui révèle de nouveaux traits de son caractère. Dans ce récit, la plus grande réussite d'Hergé est bien d'avoir su montrer l'aspect humain de la conquête spatiale bien avant sa réalisation. L'angoisse au départ, le dialogue avec la Terre, les préparatifs de l'alunissage et l'émotion provoquée par les premiers pas sur la Lune, la joie des techniciens restés sur terre, tout cela Hergé a su le rendre de telle façon qu’à la lecture on a l’impression de vivre ce qu’ont vécu les véritables protagonistes d'Apollo XI. Dans la mémoire de cette matinée du 21 juillet 1969, les pas de Tintin et ceux d'Armstrong se superposent et se mêlent à jamais. Dans sa préface à l’intégrale Rombaldi, Benoît Peteers estime que, dans ces épisodes, " l’imagination reste plus contrainte que dans la plupart des autres Aventures de Tintin ". Une affirmation attestée par un propos que rapporte Numa Sadoul dans Entretiens avec Hergé (éditions Casterman) : " C'était un sujet "casse-gueule" : j'aurais pu représenter des animaux monstrueux, des êtres incroyables, des bonshommes à deux têtes et me casser la figure... J'ai donc pris mille précautions : pas de Sélénites, pas de monstres ; pas de surprises fabuleuses!... C'est pour cette raison que je ne ferai plus d'album de ce genre : que voulez-vous qu'il se passe sur Mars ou sur Vénus ? Le voyage interplanétaire, pour moi, est un sujet vidé ". Un sujet vidé, peut-être selon la conception d’Hergé mais l’histoire avait eu un tel impact dans le public qu’en 1969, l’hebdomadaire Paris-Match lui demandait de retracer (en quatre planches) la véritable histoire du premier pas sur la Lune. Ce fut un récit scrupuleusement exact mais froid et sans âme, le documentaire pur ne seyait pas au père de Tintin. Quelques années plus tard, L'affaire Tournesol (1955) verra le génial inventeur perturber les ondes servant à la télévision. Mais aussi, bien plus grave, cette trouvaille peut être employée comme canon à ultrasons pour désintégrer la matière à distance, " une arme qui reléguera bientôt la bombe A et la bombe H au rang de la fronde et de l’arquebuse ! Le jour est proche où cette arme donnera à la nation bordure (…) la maîtrise absolue du monde ".
Plus pacifique cette fois dans Les Bijoux de la Castafiore (1961), le professeur cherche à mettre au point la télévision couleur, ce qui n’ira pas sans quelques petits désagréments pour ses amis invités à la première de ce nouveau spectacle. Des perturbations de toutes sortes, sonores et visuelles, ne cesseront d'envahir l'écran. Une occasion pour Hergé de se déchaîner, son graphisme généralement si sage va lui aussi exploser dans tous les sens. C’est presque une remise en cause de la Ligne claire.
Dans les tribulations des Picaros c’est encore Tournesol qui amène la touche de science-fiction et le gag avec son remède miracle contre l’alcoolisme. Si dans l’épisode de Tintin au Tibet la frontière entre science-fiction et fantastique semble devenir floue avec la présence fascinante du yeti, cette créature aussi étrange qu’attachante. Il n’y a, par contre, pas de problème avec Vol 714 pour Sydney paru en 1967. Il s’agit du dernier grand ouvrage hergéen à intégrer la science-fiction avec une plongée droit sur la rencontre du troisième type. Après le Tibet, Hergé continue son évolution spirituelle. Son nouvel opus semble renouer avec le récit d’aventures mais ce n’est qu’une apparence. Les évènements abonderont dans l’ouvrage mais ils ne seront pas au cœur de l’action. Après le Tibet et Les bijoux de la Castafiore, la quête de Tintin s’infléchit vers une dimension plus métaphysique. Hergé explique à Numa Sadoul qu’il cherchait à aborder des préoccupations plus philosophiques. Dès lors il va se livrer à un travail de sape envers ses personnages. C’est l’abandon du manichéisme pur, Rastapopoulos ou Allan apparaissent comme de pauvres types et Carreidas, s’il n’est pas un vrai méchant, entre difficilement dans la catégorie des gentils. Bien qu’affichant un net retour à l’aventure pure, Vol 714, se démarque nettement des autres ouvrages d’Hergé en intégrant, pour la première fois, des créatures d’origine non-terrienne. E.-T. débarque dans l’univers policé de Tintin : depuis des millénaires, le temple indonésien où Tintin et ses amis trouvent refuge pour fuir Rastapopoulos sert de base à des extraterrestres et à leurs soucoupes volantes. Dans La huitième boule de cristal François Rivière écrit " les années passant, (l’) intérêt (d’Hergé) pour l'au-delà et ses mystères s'est accru singulièrement. " Un intérêt particulièrement mis en valeur ici. Hergé était un passionné les phénomènes paranormaux et il avait lu les livres de Robert Charroux, ainsi que Le matin des magiciens, le célèbre ouvrage de Louis Pauwels et Jacques Bergier. " Une lecture qui avait dû le frapper, ajoute Yves di Marin, puisque c'est précisément ce Jacques Bergier qui servit de modèle à Mik Ezdanitoff, " l'Initié " qui communique telépathiquement avec nos amis et affirme être en contact régulier avec les voyageurs de l'outre-Terre. "
Pourtant Hergé redoute de sombrer dans le ridicule et jamais il ne montre ses extraterrestres, pas plus que l’intérieur de leur soucoupe d’ailleurs. Le seul signe tangible de l’aventure restera un morceau de métal inconnu que le professeur Tournesol découvre dans sa poche.
Le film Tintin et les oranges bleues, de P. Condroyer, (1964) relève de la science-fiction vraie mais ce n’est pas exactement une œuvre d’Hergé. Le père de Tintin ne participera pas à la réalisation du film, il n’interviendra pas non plus dans l’élaboration du scénario qui est de A. Barret. Pourtant, il est difficile de ne pas parler d’un épisode de la vie du héros à la houppette.
Peu après un de ses amis lui envoi un paquet contenant une orange bleue. Un fruit merveilleux, capable de pousser sur n’importe quel sol, même le plus désertique. Ce fruit intéresse trop de monde, il sera rapidement volé et Tournesol va être enlevé, comme l’a été le créateur du fruit. Evidemment, Tintin va voler à la rescousse et, aidé par des enfants, il délivrera les scientifiques : les recherches humanitaires continueront. Autre réalisation pour le grand écran, Le lac aux requins, (1972) est un dessin animé sur un scénario original de Greg. Une nouvelle fois une invention de Tournesol sert de point de départ à l’aventure. Le génial inventeur met la dernière main à une machine à dupliquer. Cette espèce de photocopieuse en 3 dimensions doit être capable de reproduire tout objet de façon absolument conforme à l’original (clin d’œil au fétiche arumbaya). Rastapopoulos, collectionneur d’œuvres d’art volées, s’y intéresse, voulant donner des petits frères à quelques gros diamants trop solitaires. Aidé de deux enfants, Tintin le fera échouer, qui en doutait ? © Les images sont la propriétés de Hergé, Casterman
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