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Hergé, fantastique et science-fiction  
I.- Le fantastique et Hergé II.- La science-fiction et Hergé III.- Coïncidences ?

III.- Coïncidences ?

Collusions ou collisions entre réalité et fantastique

Dernier biographe en date d’Hergé, Benoît Peeters relève dans son Hergé, fils de Tintin, tout un ensemble de coïncidences curieuses. Effets miroir ou de symétrie comme note l’auteur, cette accumulation de coïncidences donne à rêver.

" On peut observer d'étonnants effets de symétrie dans la vie et dans I'œuvre d'Hergé. L'année 1944 marque le milieu exact de son existence et constitue un point de rupture évident. Les deux couples qu'il formera auront la même longévité, vingt-cinq ans et cinq mois, si l'on considère novembre 1957, le moment de l'aveu, comme le passage de Germaine à Fanny ; les deux femmes correspondent chacune à une période bien définie de l’œuvre : la construction des Aventure de Tintin avec Germaine (de Tintin au pays des soviets à Coke en stock), sa remise en question avec Fanny (de Tintin au Tibet à Tintin et l'Alph-Art). Les deux livres pivots sont placés sous le signe de Tchang : Le Lotus bleu est le cinquième album de la série ; Tintin au Tibet, le cinquième avant la fin... La série des Aventures de Tintin mises en couleur comprend vingt-deux albums ; elle est complétée par deux albums mythiques : Tintin au pays des Soviets à l'orée de l’œuvre, l'inachevé Tintin et l'Alph-Art à son terme. Les familiers de l’œuvre compléteront aisément cette liste. S'agissant d'un homme qui attribuait une grande importance au d'être né sous le signe des Gémeaux, un 22 mai (22.5), dont le père avait un frère jumeau et dont l’œuvre multiplie les occurrences du double, ces coïncidences méritaient peut-être d'être relevées. "

La famille d’Haddock

C’est, semble-t-il, avec un certain amusement que Numa Sadoul relève qu’Hergé lui-même possédait peut-être des pouvoirs spéciaux : " Il me semble que la plus belle illustration du " paranormal chez Hergé " se trouve ici : Le secret de la Licorne cite le marin François de Hadoque, capitaine de la flotte de sa majesté, fait chevalier par Louis XIV, et ancêtre direct de notre buveur de whisky favori. Or, à la même époque, et dans la réalité, un amiral anglais nommé Richard Haddock commandait le " Royal James ", et se faisait anoblir par le roi Charles II pour son héroïsme au cours de la bataille de Sole Bay, où son navire en flammes devait sombrer. Naturellement, Hergé ignorait ce point d'Histoire, et l'ignorerait toujours si, en 1961, le professeur et tintinologue Henri Plard n'avait mis son enthousiasme au service de cette cause, se livrant à de savantes recherches, pour établir une solide chronologie parallèle des deux familles Haddock, celle de l'imagination et celle du " vrai monde où l'on s'ennuie "...

Le dernier vol du fétiche

Dans son ouvrage le monde d’Hergé, Benoît Peteers rapporte deux anecdotes.

" Plus de quarante ans après la première parution de l’album, l’histoire racontée dans L'Oreille cassée s’est répétée dans le réel, venant relancer le mécanisme de la fiction et ajouter un degré au jeu du vrai et du faux, de l'original et de la copie.

La scène se passe à Bruxelles, le mercredi 1er août 1979, à 16 heures. Au Palais des Beaux-Arts a lieu, commémorant le cinquantième anniversaire du personnage, une exposition intitulée " Le musée imaginaire de Tintin ". S'y trouvent présentés, entre autres objets proches de l'univers d’Hergé, trois versions du fétiche " arumbaya " : la " vraie ", une statuette péruvienne qui avait inspiré Hergé pour L’Oreille cassée et qui était présentée sous verre ; une autre, copie en bois exécutée d’après les dessins, comme souvenir ; d’autres encore, en terre cuite, reproductions de seconde main à l’image de celles réalisées en série, dans l'album, par le propre frère du sculpteur.

C’est la statuette en bois fabriquée pour Hergé, l’intermédiaire donc, celle qui n'était ni tout à fait vraie ni tout à fait fausse, qui a été l'objet du vol. Distinguer les copies de l'original, c’était déjà le problème de L'Oreille cassée. Et que ce vol réel se soit produit dans un " musée imaginaire " n'est pas fait pour simplifier les choses.

Les coïncidences ne s'arrêtent d'ailleurs pas là. On se souvient que dans l'album, juste après la restitution de la fausse statuette, une lettre était adressée au conservateur du musée. Or ici, deux jours après le vol du fétiche, le journal Le Soir reçut la lettre suivante, manifestement inspirée par celle de l'album :

" Monsieur le Rédacteur en chef,

Si Hergé veut revoir son fétiche, qu'il se présente ce samedi à 16 h précises dans la salle de l'exposition, là où le fétiche devrait se trouver. Il aura sous le bras droit un exemplaire de L’Oreille cassée. C'est à ces conditions seulement que l’objet lui sera remis.

J’avais en effet parié avec amis que je réussirais à dérober une pièce de l’exposition. J’ai gagné mon pari. Aussi je vous restituerai l’objet volé.

En vous remerciant par avance de bien vouloir transmettre cette lettre à l’intéressé, ainsi qu’à vos lecteurs, je vous prie d'agréer salutations distinguées.

Signé: X "

Hergé, qui avait reçu le jour une lettre signée Alonzo Perez le conviant au même rendez-vous, se rendit à l'exposition. Une photographie, publiée dans le Soir du 7 août, le montre devant les statuettes, un exemplaire de L'Oreille cassée sous le bras gauche ! Peut-être cette dérogation minuscule explique-t-elle que voleur ne se soit pas présenté et que le fétiche n'ait jamais été restituée. Dans l'album, c'est en effet, l’oreille droite de la statuette qui, brisée, permettait de distinguer les copies de l'original. "

On a retrouvé le sceptre d'Ottokar

" Lorsqu’il dessinait les aventures de " Tintin en Syldavie ", Hergé était à cent lieues d'imaginer que, quelque trente-cinq ans plus tard, des archéologues allaient exhumer à Prague les attributs royaux d'un souverain de Bohême nommé Ottokar II.

C'est pourtant ce qui s’est produit, puisqu'en 1976 des travaux de restauration entrepris dans la cathédrale de Saint-Vitus, au château de Prague, ont permis la mise à jour des attributs royaux de ce monarque qui avait régné de 1253 à 1273 avant de se trouver détrôné au profit de Rodolphe de Habsbourg. Et le sceptre d'Ottokar se trouvait parmi ces attributs royaux. Mais, après tout, n'est-ce pas normal qu’à l'heure où l’on vole pour la seconde fois le fétiche à l'oreille cassée l'on retrouve le sceptre d’Ottokar ? " 

La chute des tours

Enfin, le fantastique peut également se trouver essentiellement dans l’œil du lecteur. Toujours au sujet des prémonitions mais bien loin du domaine rêve et dans un tout autre ordre d’idée, Yves Di Marin cite " l'étonnant passage de L'affaire Tournesol où une ville moderne tombe en ruines, par le biais d’un écran de télévision. En effet, rien au départ ne nous signale qu’il s’agit d’une reconstitution, et l'écroulement de ces gratte-ciel, suscite chez le lecteur une sorte de malaise habilement amené. Mythe de la destruction représenté à la télévision, il y là un curieux paradoxe ! "

Quelques années après l’écriture de ce texte, le malaise décrit s’est déplacé. Depuis cette date, la télévision a retransmis de nombreuses horreurs et le "mythe de la destruction" n’apparaît plus comme aussi hypothétique. Faut-il voir dans cette scène une préfiguration de l’attentat contre les tours du World Trade Center de New York ? Certains franchiront peut-être le pas encore qu’il ne faille pas confondre Hergé et Nostradamus.

La gloire, officielle ou non

Tintin, dont le général de Gaulle confia un jour à André Malraux qu’il était son seul rival international, Tintin, héros d’aventures fantastiques et de science-fiction… Une évolution surprenante pour l’avatar d’un boy-scout connu seulement de fanatiques de bandes dessinées.

Totor, C.P. de la patrouille des Hannetons, ignorait que son petit-frère deviendrait l’un des personnages les plus célèbres au monde et que ses aventures seraient traduites dans la plupart des langues de la planète. Sans parler de tout l’univers passionné, amoureux ou commercial (un véritable empire marchand) qui s’est construit autour du mythe. Cela aussi est une histoire fantastique.

Plusieurs nations ont émis des timbres à l’effigie de Tintin, des associations se sont créées autour de Hergé et de son héros. Depuis le décès du dessinateur, des "successeurs" reprennent le flambeau. Certains oeuvrent dans la droite ligne hergéenne mais ils y a de nombreux "pirates", pornographiques ou non, qui sortent du cadre pour réinventer un Tintin qui, à juste titre, ne recevrait pas l’approbation d’Hergé. On notera que la réputation de Tintin est telle que ces avatars ne sont pas seulement francophones.

 

Enfin, et pour terminer, on notera que Tintin, le franco-belge journal bicéphale fondé (en Belgique) le 26 septembre 1946, a comporté beaucoup de bandes dessinées conjecturales, souvent d'excellente qualité telles celles de Jacobs ou de Paape.

 

Et, pour revenir à la science-fiction, en 1982, pour fêter le soixante-quinzième anniversaire d’Hergé, la Société belge d’Astronomie donna son nom à une planète récemment découverte. La planète Hergé est située entre Mars et Jupiter… un peu plus à l’ouest qu’Adonis.

Sources 

  • L’œuvre intégrale d’Hergé, éditions Rombaldi ;
  • Trésors de la bande-dessinée de Bera, Denni, Mellot, éditions de l’Amateur ;
  • Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction de Pierre Versins, éditions de l’Age d’Homme ;
  • Le monde d’Hergé de Benoît Peeters, éditions Casterman ;
  • Hergé, fils de Tintin, Benoît Peeters, éditions Flammarion ;
  • Le fantastique dans Tintin de Yves Di Marin in Schtroumpf, les Cahiers de la bande dessinée n°14/15 ;
  • Tintin et les phénomènes paranormaux de Numa Sadoul in Schtroumpf, les Cahiers de la bande dessinée n°14/15 ;
  • La huitième boule de cristal de François Rivière, (A suivre) hors série, avril 1983 ;
  • De la glace sur la Lune, par Serge Rappaille.

© Les images sont la propriétés de Hergé, Casterman