|
|
En 2000, la collection « Aire Libre » des Éditions Dupuis unissait, le temps d’un « one-shot », le scénariste Jean Van Hamme au dessinateur Hermann. Lune de guerre, produit de cette union, dont l’histoire est issue d’un fait divers véritable, présente trente personnages divisés en deux clans : d’une part, la famille Maillard et leurs invités au mariage du petit dernier, et d’autre part les employée et clients de l’auberge La Ferme du gaucher où est célébré le mariage. À la tête des deux groupes, deux hommes, aussi têtu l’un que l’autre, pétris d’orgueil, qui ne lâcheront jamais prise lorsqu’éclatera un conflit ridicule autour de la fraîcheur d’une tomate aux crevettes servie en entrée à la réception. Maillard ne voulant pas payer de supplément pour une autre entrée et Berger, le cuisinier et propriétaire de l’auberge, refusant catégoriquement de remplacer l’entrée gratuitement, la noce déménage telle un seul homme (Maillard, en l’occurrence), et Berger prend en otage la mariée, Dominique, et la femme de Maillard. S’ensuivra un état de siège qui durera toute la nuit, à l’iddue de laquelle on dénombrera quatre morts et cinq blessés, sans compter l’auberge rasée par les flammes.
Porté par un dessin simplement époustouflant (rien à voir avec les premiers Jeremiah d’Hermann), au trait fin et aux couleurs discrètement délayées à l’aquarelle, mais qui font toute la profondeur de l’image, le scénario est bien rythmé. Au centre, Jean Maillard, un riche propriétaire terrien, un croisement entre le seigneur féodal du XIIe siècle (droit de cuissage compris) et le Parrain Corleone, qui gouverne son petit monde qui lui obéit, parfois aveuglément, parfois à reculons, mais qui lui obéit tout de même. Dans le camp adverse, la colère de Maillard est contrebalancée par le sadisme de Roger. Mais surtout, l’histoire est métaphore de toute guerre (parce que c’en est une, fusils, balles, grenades et sang à l’appui). Un incident stupide (une tomate aux crevettes ou un refus de désarmer son pays, quelle différence ?) qui aurait pu être réglé pacifiquement, n’eût été de ces deux têtes fortes, fières et orgueilleuses : Maillard et Berger. De chaque côté, ceux qui obéissent au chef, par devoir (comme le fils aîné et sa femme, Roger, ainsi que le contremaître de Maillard), par envie de guerre et de bataille (comme Papy et le major Willoughby), ou par peur (le nouveau marié et Étienne Brive). De chaque côté, des gens étrangers au conflit, qui n’ont strictement rien à y voir, comme les clients de l’auberge, mais qui paieront de leur vie leur présence au mauvais endroit, au mauvais moment. Des deux côtés, il y a ceux qui font semblant que tout va bien, qu’il n’y a pas de guerre, comme Pellerin, qui prend des somnifères pour ne rien entendre ou encore Jeantôt, philosophe qui appliquera la sentence in vino veritas. Deux chefs, donc, et leurs bons petits soldats, ceux qui obéissent alors qu’ils savent que leur cause est stupide, qui vont même jusqu’à donner leur opinion, tout en continuant activement la guerre, ceux qui prennent leurs jambes à leur cou avant qu’il soit trop tard. Deux femmes, cependant, représentent les deux extrêmes de la guerre. La femme de Maillard, complice par son silence et sa froide rigidité, et Camille Jeantôt, qui fera tout pour alerter les secours et mettre fin à ce ridicule combat de coqs. La seule à ne pas pardonner la guerre, à ne pas trouver d’excuse, à ne pas rester silencieuse. La seule, finalement, à ne pas être complice. Bande dessinée remarquable, Lune de guerre divertit et fait réfléchir, par une histoire bien menée et magnifiquement illustrée, sur le bien-fondé de toute guerre et du rôle que chacun décide d’y jouer. Tout cela, en se demandant ce qui serait arrivé si le conflit de la tomate aux crevettes avait mal tourné…
Analyse: Esther Ouellet
|